L'HABITAT ÉVOLUTIF:
Du mythe aux réalités...
Manuel Periàñez

PLAN CONSTRUCTION ET ARCHITECTURE-PROGRAMME CITÉ-PROJETS

Conclusion
o Du mythe aux réalités...
o La dialectique de l'éphémère et du monumental
o La prospective de la famille et l'évolutif



DU MYTHE AUX RÉALITÉS...

La dialectique de l'éphémère et du monumental

Nous avons évoqué, au début de ce travail (pp.15-19), la prégnance d'une dialectique du mobile et de l'immobile. Quand on dit "logement évolutif" surgissent les images d'Archigram, de ces projets de cellules dans lesquelles tout serait transformable en permanence, selon l'heure et l'humeur du jour ou de la nuit... Mais ne s'agit-il pas d'un mythe, venu, comme l'essentiel de l'architecture moderne, du Japon médiéval et de sa minka idéalement flexible, qui logeait en fait une famille aux traditions et usages de l'espace, eux, rigidement inflexibles?

Salvador Dalí, voyant un des premiers mobiles de Calder, s'exclama, en feignant la fureur: "La moindre des choses que l'on puisse demander à une statue, c'est de ne pas bouger".

Nous avons également évoqué comment le monument, à travers le sentiment religieux, a réussi à monopoliser durablement l'architecture au service d'une défense contre l'angoisse devant la mort. La victoire sur le temps est encore plus manifeste dans la statuaire, qui dénie l'éphémerité du corps.

La statue qui bouge constitue un objet de scandale très intéressant, car le déni par la monumentalisation y est submergé par le désir. Ce fantasme paraît présent surtout en Espagne, comme sa littérature le prouve, et la réaction de Dalí semble moins dalinienne qu'ibérique. Rapprochons de cela l'idée de Winnicott, qui voit dans l'expérience d'un environnement précoce défaillant l'équivalent d'un mauvais holding du bébé par sa mère. On voit alors tout le paradoxe des significations inconscientes du mobile et de l'immobile. Car si, d'une part, l'architecture immobile renvoie au monument, et se trouve par là symboliquement liée à l'idée de la mort (tandis que le mouvement n'est pas pensable en dehors du vivant), d'autre part, une architecture "qui bouge" renvoie, elle, davantage à l'univers du vivant qu'à celui du monument, et ainsi l'architecture vernaculaire s'oppose depuis toujours et fondamentalement à la catégorie du monumental, par ses racines fantasmatiques.

Mais, d'un autre côté encore, le monument se veut victoire contre la mort, son idéal clairement proclamé est une éternité payée par la mort, et il fait vivre le passé. Tandis que le mouvement et le changement, conditions de la vie, sont comme elle éphémères, évoquant une finitude qui renvoie à la mort à son tour...

Il dépend alors de la symbolicité que l'on voudra lire dans les monuments et dans le vernaculaire, que ceux-ci renvoient à la mort ou à la vie, et que les constructions fixes ou évolutives soient les plus rassurantes ou les plus inquiétantes. Et c'est là que passe pour chacun la ligne de partage, selon sa personnalité, sa période de vie, son projet manifeste dans l'existence (et, surtout, son "projet inconscient").

Nous avons également posé au début de ce travail la constatation anthropologique que l'habitat évolutif est la règle, et non l'exception, dans la plupart des peuples improprement dits "primitifs". L'évolutif, avons-nous dit, c'est le socle anthropologique pour l'espace de l'habiter. Il serait donc important d'essayer de comprendre les exceptions du vernaculaire qui font basculer l'habitat vers le monument: où et pourquoi certains peuples choisissent un habitat rigide, indépendamment de la taille et de l'évolution de la famille (dans certaines ethnies d'Indonésie la maison est un temple inaltérable, etc.). Mais cela excède les limites de ce modeste travail. La tendance "naturelle" à l'évolutivité du logement, qui exprime le versant libidinal de la symbolique du logement (acceptation de la temporalité), est sans doute freinée par cette autre tendance à la monumentalisation, qui tente, elle, de dénier l'écoulement du temps. Deux tendances symboliques qui s'affrontent, s'allient ou s'excluent à des degrés divers dans toute l'architecture.

Ces deux tendances nous pourrions les inscrire dans la grille des trois grandes fonctions urbaines proposée naguère par Henri Lefebvre (1970):

* la fonction informatrice de la ville (la rue, le renouvellement incessant des informations);
* la fonction symbolique de la ville (la totalité socioculturelle architecturale, les monuments, le tissu urbain);
* la fonction ludique de la ville (le jeu des rencontres, le hasard, le spectacle).

On aperçoit clairement comment les trois fonctions de Lefebvre interviennent dans la problématique que nous évoquons. La fonction informatrice travaille sur l'événementiel, éphémère par essence. La fonction symbolique, liée au monument, permet de créer du sens dans l'urbain et d'atténuer la surstimulation urbaine par un ressourcement dans la permanence immobile, l'inaltérabilité des symboles. La fonction ludique, enfin, est la plus importante ici pour nous car elle gère le mouvement, coloré d'affects divers allant de l'agressif jusqu'au libidinal, de la réponse du voisinage et des passants-spectateurs à l'expression individuelle dans le paysage urbain.

L'évolutif pourrait participer à la fonction ludique et à la fonction informatrice du paysage urbain, mais plus difficilement à sa fonction symbolique en termes de monument. Sauf, sans doute, dans les "redans" du plan Obus pour Alger.

Aloïs Riegl a écrit, au début du siècle, des pages décisives sur la fonction du monument78. Cet auteur y fait la distinction entre les monuments intentionnels, à valeur de remémoration, qui ne sont pas forcément dotés de valeur artistique; les monuments historiques, non-intentionnels, etc. Les valeurs du monument, que distingue Riegl, sont la valeur d'ancienneté, la valeur historique, la valeur de remémoration intentionnelle, ainsi que des valeurs de contemporanéité, la valeur d'usage et la valeur artistique, cette dernière subdivisée en valeur de nouveauté et en valeur d'art relative:

"Le traitement d'un monument sur la base de la valeur d'ancienneté qui - toujours, en théorie, et presque toujours dans la réalité - voudrait voir abandonner les choses à leur destin naturel aboutit dans tous les cas, et inévitablement, à un conflit avec la valeur de contemporanéité. Ce conflit ne peut se résoudre que par le sacrifice (total ou partiel) de l'une ou de l'autre valeur. La valeur de contemporanéité résulte donc de la satisfaction des sens ou de l'esprit. Dans le premier cas, nous parlons d'une valeur d'usage pratique, ou simplement de valeur d'usage; dans le second, de valeur d'art. Pour cette dernière, il y a lieu, par ailleurs, de distinguer la valeur d'art élémentaire, ou valeur de nouveauté (tenant au caractère achevé d'une oeuvre qui vient de voir le jour), de la valeur d'art relative, fondée sur un accord avec le vouloir artistique moderne. En outre, la fonction artistique du monument pourra être profane ou religieuse" (p.88).

Il y a donc bien, outre la symbolisation de valeurs communes et le rappel du passé, une monumentalisation possible de valeurs actuelles, non-historiques. Autrement dit, une magnification d'objets affectivement investis, qui nous oblige à prendre en compte également la dimension du narcissisme. On voit comment on s'approche par là de la sphère inconsciente, et comment il devient pensable que certaines personnes puissent investir leur habitat comme s'il s'agissait d'un "monument privé" à leur propre gloire, ou à celle de toute instance d'appartenance ou d'allégeance pour elles.

Or, un monument, ça s'érige. Dimension phallique, bien sûr - encore le corps - dont hérite toute verticalité, qui, même parfaitement fonctionnelle dans son intention première se retrouvera, de ce fait, dotée d'une valeur monumentale au plan symbolique.

Sur cette dimension, les mégastructures porteuses de Le Corbusier, de Friedman ou d'Habraken sont bien, à leur façon, en accord avec la symbolique (et, partant, tout aussi en accord avec "le tréfonds de l'Homme" que les nostalgies historicistes): il est symboliquement "normal" que le nouveau soit vers le haut et l'ancien vers le bas, que l'expérience antérieure soit disposée en strates successives, et que l'ordre de la nature soit préservé d'une urbanisation totale - ce qui exige le début de la verticalisation des villes et l'arrêt de leur extension horizontale. Tradition, donc, derrière les utopies.

A la suite des travaux de Winnicott, il semble permis de voir l'appétence pour les solutions évolutives en relation avec des fixations importantes, lors de la première psychogenèse, à des figurations du corps mouvant de la mère: la fonction sécurisante, enveloppante de la mère n'est conçue que si elle bouge, et si donc elle vit.

La visée du monument, de l'immobilité (et du fétichisme en partie) se conçoit alors comme aspirant à symboliser l'éternité, mais également la neutralisation d'une mère plutôt mauvaise.

Sur le plan le plus inconscient, selon que l'image archaïque introjectée sera bonne ou mauvaise, le logis le plus adéquat à ce tréfonds pourra lui-même être mobile ou immobile. Diverses figurations symboliques du mobile et de l'immobile sont sans doute possibles (qu'il faudrait recenser), mais le logement évolutif et son contraire, le logement rigide, semblent bien correspondre aux pôles d'une telle dialectique.

Dans ce schéma, certes simplificateur comme tous les schémas, selon que l'image archaïque est bonne ou mauvaise il n'y aura d'adéquats, à l'ultime limite, que le monument funéraire ou l'errance totale.

En ce qui concerne le premier, on connaît ces sociétés où l'habitat des vivants est modeste, fonctionnel, et relativement peu investi, mais où tout l'investissement se reporte sur le mausolée familial d'un Cimitero Monumentale.

Pour le second, les ethnologues nous ont laissé la description des anciens Patagons, capables, à l'occasion, de se passer de tout habitat malgré des latitudes comparables à celle d'Helsinki ou Mourmansk, comme nous le rappelle Alfred Métraux:

"Les Yaghan affrontaient les rafales glacées de l'Antarctique ayant pour tout vêtement un cache-sexe et une cape en peau de phoque qui couvrait à peine leurs épaules et le haut du corps. Les Ona étaient apparemment mieux équipés car ils s'enveloppaient dans un manteau en peau de guanaco, mais ils le retiraient s'il neigeait ou pleuvait. La nuit, les Yaghan s'entassaient dans des huttes en branchages couvertes de morceaux d'écorce ou de peaux. Quant aux Ona, ils se contentaient de dresser une sorte d'écran fait de quelques peaux qui les abritait du vent [...] L'auvent qui leur servait de maison avait pour fonction essentielle de protéger le feu contre les intempéries. Après avoir passé une nuit glaciale avec un groupe Ona, Gusinde leur demanda pourquoi ils ne cherchaient pas à se mieux défendre contre le froid; ils lui répondirent: "A quoi bon, nous avons le feu". L'introduction du vêtement européen fut fatale aux Fuégiens. Jadis, ils cherchaient à se sécher lorsqu'ils avaient été exposés à la pluie ou à la neige; une fois vêtus, ils conservèrent sur leur corps les habits humides et contractèrent des pneumonies qui les décimèrent. [...] De cette brève description de l'outillage et de la manière dont les Fuégiens exploitaient les ressources ambiantes, il ne faut pas conclure qu'ils étaient mal adaptés à leur milieu. Si primitifs que fussent leurs armes et leurs outils, ils leur suffisaient pour satisfaire leurs besoins. Un appareil technique plus complexe les eût entravés dans les déplacements constants auxquels ils étaient contraints par le type de leur économie. Chez les Ona, par exemple, tout le mobilier familial pouvait être roulé dans l'auvent en peaux et porté sur le dos par une seule femme."79

Mais il y a sans doute aussi nécessité de maintenir un équilibre dans le couple dialectique entre le mobile et l'immobile, l'éphémère et le monumental, par une médiation en tiers de l'environnement. Nous reprendrons ici, mais dans un sens différent, l'approche de 1970 de Couchard, Lugassy et Palmade80.

Si le choix symbolique se porte sur le logement "vivant", la nécessité de maintenir le couple symbolique mobile-immobile requerra que ce second habitat que constituent le paysage, la ville et l'environnement, soit, lui, davantage immobile et donc "monumental" d'une façon ou une autre. Si au contraire, c'est l'environnement qui, dès le départ, ne se conçoit que comme "vivant", ce sera au logement de ne pas bouger...

Cette complémentarité entre l'habitat et l'environnement n'est pas sans rappeler l'idée de Bourdieu, à propos de la maison Kabyle, sur l'inversion de l'ordre externe par la maison, qui rend possible par sa structure même tous les remaniements de la réalité sociale par les pratiques habitantes81.

La formule évolutive pour le logement, de nos jours en disgrâce en France et que nous avons comparé à un serpent de mer, trouve cependant, comme on a pu le voir aux pages précédentes, au Japon et aux Pays-Bas un intérêt plus soutenu que dans le reste du monde. Au Japon cela s'explique par la tradition, perdue mais qui revient en force, de la minka. En Hollande, la forte séduction qu'exerce le logement évolutif sur les architectes ne s'explique pas aussi aisément; à l'évidence elle repose sur le soutien, concernant cette solution, que ces idées trouvent auprès du public. Que peuvent bien avoir en commun des gens apparemment aussi différents que les Japonais et les Hollandais?

Evoquer la force du Surmoi chez ces deux cultures et la rigueur qui en découle, leur composante obsessionnelle évidente et son souci ombrageux de propreté, d'ordre et d'organisation, ou encore leur combat contre les défis d'une nature hostile et la ténacité de caractère qui en a résulté, paraît insuffisant car trop élémentaire, trop général, et d'ailleurs ce sont là également les caractéristiques d'autres peuples chez qui ne se fait pas jour ce même penchant dans le domaine de l'habiter.

Il nous semble, par contre, que chez les Hollandais comme chez les Japonais c'est moins la demeure qui est investie, que le paysage ou l'environnement qui est habité. La proverbiale absence d'urbanisme des Japonais rejoint la rigoureuse planification urbaine des Hollandais, en ceci que dans les deux cas, c'est le sol qui est sacré, et les constructions humaines relativement futiles face à cette dimension transcendantale. Sol immémorial des ancêtres dans un cas, et tout aussi immémorialement conquis sur la mer dans l'autre, ce sol et le paysage qu'il porte constitue la demeure vraie. Mondrian n'a peint que les polders, comme on le voit par le hublot de l'avion qui atterrit en Hollande, et l'urbanisme hollandais est davantage de l'aménagement du territoire que de l'organisation du seul habitat: c'est du paysage.

Les constructions, dans cet ordre d'idées, se doivent de ne pas profaner le caractère sacré du sol par des prétentions à la monumentalité; au Japon elles doivent être modestes, et périssables (biodégradables, en somme, comme la nature). En Hollande elles se font oublier, naturalisées en quelque sorte dans un urbanisme aussi organisé que la néo-nature hollandaise des polders.

Dans un troisième cas, peut-être, peut-on voir quelque chose d'assez proche: le cas d'Israël. Nul besoin d'insister sur le caractère sacré, pour les Juifs, du sol de la Terre Promise... Surprise, pourtant, du voyageur dans ce pays, de constater la grande médiocrité des constructions, qui semblent du provisoire: il est tenté de penser que les architectes locaux sont inhibés par la dimension grandiose de l'aventure de cette nation. Et comme par hasard, Israël s'intéresse, en dehors du Temple, également à la formule du logement évolutif.

De ces spéculations nous semblent apparaître deux limites dans cette dialectique de l'éphémère et du monumental:

* quand la culture investit de façon dominante le paysage ambiant, celui-ci est sacralisé et doit rester immuable: paysage-monument! C'est alors aux habitations humaines de savoir changer pour garantir la non-altération du sol de ce paysage, et la tendance latente aux constructions éphémères pourra se porter vers l'idée de l'évolutif, qui, dans l'idéal, permet de limiter les changements à l'intérieur des constructions;
* quand la culture investit de façon dominante le changement social, le paysage environnant est asservi et transformé sans trop d'états d'âme au profit du développement sociotechnique; le logement est alors sacralisé, et tend à être monumentalisé, comme repère presque unique de continuité de l'identité individuelle et familiale contre le changement social rapide et celui, qu'il entraîne, de l'environnement.

Si le logement traditionnel, ou vernaculaire, est évolutif par essence, c'est d'abord par sa ruralité: la "mobilité résidentielle" est inconnue en milieu rural à partir de la révolution agricole du Néolithique (les nomades étant la survivance de la période précédente: qui dira les nostalgies, en miroir de celles d'un Bachelard, des errants aux époques sédentaires?). Un environnement fixe, dicté par la culture du sol, nécessite une adaptation des demeures sur place, et non l'adéquation du logement à la famille par déménagement.

La flexibilité, l'évolutif correspondent donc pour nous à un secteur fantasmatique qui travaille sur la présence d'une mère vivante, à bonne distance, et aux potentialités d'interagir avec cette instance tutélaire, donc de l'altérer. Et un autre secteur fantasmatique réclame, lui, un habitat monumentalisé, une mère-monument (et sans doute une mère morte).

La demande inconsciente dominante sera t-elle de vie ou de mort? Eros ou Thanatos?

Rapoport nous semble bien voir l'inadéquation croissante du logement fixe, quand il écrit:

"[...] certaines des caractéristiques dominantes de la construction primitive et vernaculaire perdent de leur force avec l'institutionnalisation et la spécialisation de plus en plus grande de la vie moderne. Notre conception différente du temps comprenant un sens aigu de son caractère linéaire, de sa marche en avant et de sa nature historique, remplace la conception plus cyclique du temps qui était celle de l'homme primitif. Il en résulte que l'homme moderne, particulièrement aux Etats-Unis, insiste sur le changement et la nouveauté parce qu'ils sont l'essence véritable des choses - situation donc très différente de celle qui primait dans les conditions que nous avons étudiées.

[...] La désacralisation de la nature a abouti à la déshumanisation de nos relations avec la terre et le site. L'homme moderne a perdu l'orientation mythologique et cosmologique qui était si importante pour l'homme primitif, ou bien il a substitué aux anciennes de nouvelles mythologies. Il a aussi perdu l'image collective de la bonne vie et de ses valeurs, à moins de dire qu'il possède l'image collective de l'absence d'image. Les forces et les contraintes sont aussi bien plus complexes, et les liens entre la forme, la culture et le comportement sont plus ténus ou peut-être simplement plus difficiles à suivre et à établir"82.

Contre cette inadéquation, le logement évolutif moderne nous semble avoir gardé quelque chose du vernaculaire et de la minka.

Mais si l'idée en reste fort tentante, le logement évolutif est-il vraiment à même d'améliorer la qualité de l'habitat? la "qualité architecturale"?

Les réponses nous semblent différentes selon qu'il s'agit d'architecture et de logement en général ou du logement social en particulier. Et, dans tous les cas, il apparaît nécessaire de s'interroger au préalable sur certains mécanismes de la satisfaction (et l'insatisfaction) liée au logement, car c'est bien cela qui est visé derrière la question de la qualité. Or, la satisfaction est un effet psychologique qui résulte de l'interaction de facteurs physiques, sociaux et psychiques, interaction que l'OMS avait bien repérée dans son ambitieuse définition de la santé, formulée lors de la période d'élation humaniste qui accompagna la mise en route effective des Nations Unies vers 1948, comme "un état de parfait bien-être physique, social et mental". La santé, c'est sinon le bonheur, du moins la réalisation des conditions de son apparition, et plus modestement déjà "la satisfaction", qui pourrait en constituer une modalité de plaisir préliminaire. La satisfaction, en somme, c'est quand les gens sentent venir que "là, ça va être bon". La satisfaction liée au logement et à l'architecture nous semble fondamentalement de cet ordre, mais ses conditions de survenue se compliquent singulièrement par le caractère de "phénomène social total", au sens de Marcel Mauss, aussi bien du logement que de l'architecture: des faits sociaux qui traversent toutes les significations humaines, individuelles et sociales. Cette complexité est bien sûr à l'origine de toutes les discussions partisanes sur ce qu'est ou non la bonne architecture, le bon logement, toujours définies par tel ou tel acteur social à partir de sa situation propre. Il faudrait alors, en bonne épistémologie, qu'un observateur radicalement extérieur à notre culture occidentale industrielle nous fasse l'ethnoanalyse, comme dit Marcel Augé, de ce champ, ce que Mauss fit pour les variations saisonnières de l'habitat Eskimo. Mais il n'y a pas chez nous de demande pour une analyse qui risque de mettre trop clairement au jour la nature infantile des illusions narcissiques que nous déplaçons sur le logement et l'architecture, l'illusion étant comme on le sait une précieuse béquille pour supporter la vie, les autres et soi-même.

Comme le corps en bonne santé, le bon logement se fait oublier. Notre vésicule ou notre troisième lombaire ne manifestent leur existence, au point de nous obnubiler, que quand elles vont mal. Pareillement, je constate après maintes années d'entretiens semi-directifs à propos de logement, social ou pas, la pauvreté relative du discours chez les gens correctement logés, qui ont d'autres chats à fouetter. Bien sûr, les chanceux habitants d'une REX extraordinaire comme celle de Saint-Ouen sont, eux, intarissables sur leur appartement; mais même ceux-là, après cinq ans, se calment et finissent par trouver que leur logement va tout à fait de soi, comme leur visage en somme.

De toutes les définitions de l'architecture vaillamment formulées malgré nos mauvaises conditions d'objectivation - auxquelles nous n'échappons que difficilement - c'est celle d'un ennemi déclaré, donc honnête, du logement évolutif qui nous semble la meilleure pour ma réflexion, car la plus simplement freudienne: celle de Bernard Huet, quand il pose que "l'on reconnaît l'architecture à ce qu'elle fait plaisir à voir". Levons ici d'emblée tout malentendu corporatiste: il n'est pas nécessaire d'être architecte pour "voir" l'architecture, car les gens la reconnaissent sans avoir exercé leur vue à toutes les subtilités auxquelles on n'accède que par les savantes études des architectes. Une recherche que le CSTB nous permit de longuement mener, de 1982 à 1985, au moyen de 173 images dans lesquelles étaient cachés celles d'une trentaine de chefs d'oeuvre de l'architecture contemporaine84, montra ce fait surprenant que l'inconscient voit la qualité architecturale (les chefs d'oeuvre étaient largement identifiés), mais que les propos conscients tenus à leur sujet étaient le plus souvent négatifs, et reproduisaient un discours socialement convenu sur le thème du "béton qui tue". La crainte, issue de l'époque des grands ensembles, de se voir mis en béton serait-ce dans de l'excellente architecture suscitait un discours désirant et nostalgique au vu des images vernaculaires, même d'habitat non-individuel. Retenons-en qu'il est prudent de dissocier ce que les gens disent de ce que les gens éprouvent plus profondément, et donc également les opinions émises concernant la satisfaction ou l'insatisfaction et le statut réel de l'objet sur lequel porte cette opinion. Qu'on ne nous fasse pas dire, comme on l'a fait, que je crois à la souveraineté de l'interprétation de la demande ("sociale") par des acteurs sociaux compétents, position jacobine antidémocratique négligeant l'opinion populaire: "les gens ne savent pas ce qu'ils disent". Les gens, en fait, savent très bien ce qu'ils disent, à un moment donné, mais les gens vivent beaucoup de moments différents. Et, d'autre part, les gens ne sont pas vraiment "des gens": il existe une assez grande variabilité des états du Moi, du jeu des instances psychiques ainsi que des modalités de perception du monde extérieur, et on pourrait simplifier le tout en disant que chacun est multiple et changeant. Ces qualités des habitants conditionnent en grande partie la rencontre, réussie ou ratée, avec la qualité architecturale, et notamment leur équation personnelle en termes de satisfaction existentielle.

A l'issue de la politique des grands ensembles, l'opinion dominante, dans la culture populaire, est de nos jours encore que l'architecture moderne, "c'est les HLM", et que les HLM sont synonymes de relégation, d'anomie, de violence, de criminalité et de suicide. Il n'est donc pas étonnant que leur simple instinct de conservation fasse encore frémir les gens à la vue de barres et de tours, et même plus perversement que la perception d'une meilleure qualité de l'architecture nouvelle du logement social par rapport au secteur privé finisse par être emblématique du social, et par provoquer une méfiance accrue: architecture, danger! Le même avatar s'est produit en paysagisme acoustique, avec la Muzak, cette pseudo-musique mondiale d'origine sophrologique inventée par des dentistes pour relaxer le patient avant l'extraction d'une molaire, et qu'on entend lors des atterrissages et dans les parkings à risque: elle ne relaxe plus personne mais au contraire, intégrée à un niveau éthologique, elle est devenue un signal de danger imminent.

Pourtant l'ensemble de tours sur le Front de Seine ne suscite aucune plainte similaire, comme le remarquait récemment Paul Chemetov85... Certes, ces logements sont "de haut standing", mais comparés aux hôtels particuliers de la grande bourgeoisie, ils font figure de HLM améliorés: cette forme architecturale n'est donc pas "criminogène" à elle seule, comme le dit Michel Rocard. Allons plus loin, prenons quelques tours d'un vrai quartier à problèmes, comme le Val Fourré, transplantons-les sur les hauts de Belleville: ce sont bien de telles tours qui y furent construites vers 1975, et l'on y hurla à l'assassinat d'un quartier populaire... Les grands ensembles, comme les loups, entraient dans Paris! Les tours, maudites, restèrent vides pendant trois ans. Pourtant, vingt ans plus tard, non seulement la population de ces tours n'élève aucun lamento anti-béton, mais elle a donné le jour à une nouvelle culture populaire et multiethnique, néo-bellevilloise, et même super-bellevilloise en quelque sorte. La différence avec le Val Fourré est très simple: cette population n'a pas de problèmes sociaux importants, ses tours sont dans Paris, le quartier est parfaitement équipé, et l'ambiance, par rapport à celle du Front de Seine, y est nettement plus gaie. Il en va donc de même que pour la gêne due au bruit, que nous avons étudié par ailleurs: pour une grande part l'insatisfaction exprimée est la projection de l'insatisfaction sociale. Selon que l'un ou l'autre des grands champs de la vie des gens va bien ou mal, ou moyennement, ceux-ci s'en prennent à des boucs émissaires. Mais c'est rude de charger quelqu'un de ses malheurs, d'autant plus que le bouc émissaire peut fort bien ne pas se laisser faire, ce qui aggrave le degré de conflictualité. Quoi de plus confortable, alors, que de s'en prendre à des entités plus abstraites telles que l'environnement sonore, ou l'environnement construit! De même que pour le bruit, cela ne signifie pas, évidemment, qu'il n'y ait pas souvent matière à se plaindre légitimement du logement social. Mais il faudrait se donner plus souvent les moyens de trier le vrai du faux.

Et fondamentalement, rien qui concerne l'architecture là-dedans! A moins de penser que le rôle de l'architecture est d'assurer non seulement l'habitat mais aussi le bonheur du peuple.

S'il est indéniable que le logement social actuel est enfin passé de la construction à l'architecture dans la plupart des cas, on continue d'entendre même dans les plus brillantes REX du plan Construction et Architecture les vieilles complaintes des grands ensembles, devenues un item culturel ritualisé; assorties toutefois d'un "il faut bien reconnaître qu'il y a eu un effort, mais...", qui montrent bien la capacité populaire de perception de la qualité architecturale que nous évoquions.

Mais. Mais quoi? Mais, malgré tous les changements, le progrès social certain, malgré l'accès à de l'architecture pour le peuple, une grande promesse n'a pas été tenue par l'architecture moderne. Et - normal - on lui en veut.

Il appartiendrait à une histoire sociale, non tant du logement social lui-même, comme il y en a déjà depuis longtemps, mais des représentations et sentiments des acteurs de cette histoire (l'approche, en somme d'un Alain Corbin), de démêler ce qui a fait ici tomber depuis au moins Fourier, en passant par Le Corbusier, les architectes du logement social dans le fantasme, qui sous-tend clairement leur pratique, et selon lequel l'architecture (la bonne) assurerait à elle seule le bien-être des habitants, et atteindrait ainsi les objectifs de l'OMS. Aucun architecte, certainement, ne souscrit plus de nos jours, en paroles, à cette naïveté pseudo-socialiste dont l'origine est sans doute à rechercher dans l'hygiénisme du XIXe siècle; pourtant tous ou presque agissent à des degrés divers ce fantasme, qui fonde en partie la motivation de leur vocation et situe les effets derniers de l'architecture authentique dans la réalisation de l'eunomie sociale - loin d'un Huet qui demande modestement qu'on en fasse surtout pour elle-même, de l'architecture. C'est que, de façon analogue à son contemporain Jules Verne, l'architecture moderne avait promis la Lune. Beaucoup ont dû faire l'expérience douloureuse qu'un simple changement d'habitacle, un remaniement superficiel dans le "mode de vie" étaient très loin d'une désaliénation fondamentale de l'existence humaine.

Quelque chose de comparable est arrivé à la psychanalyse. Le Freud du début, dans la jubilation de la découverte de l'Inconscient, en attendait un changement de civilisation. Las, il dut bientôt convenir que sa science provoquait les résistances les plus vives, et se consola en partie en s'autodésignant comme faisant partie des grands dégonfleurs de narcissisme de l'humanité: après Copernic, qui avait éjecté la Terre du centre de l'Univers, après Darwin, qui avait évincé l'Homme du centre de la Création, il avait lui, déchu la Raison de son pouvoir au profit de l'Inconscient.

Une quatrième "blessure narcissique de l'humanité" pourrait être, au vu de la similarité avec Freud de la diabolisation qu'elle lui a fait encourir, celle que Le Corbusier nous a infligé en révélant que notre demeure est une machine à habiter. La plus-value narcissique du logement, illusion nécessaire à la grande majorité d'entre nous, qui n'ont d'autre réalisation de soi que l'érection d'un monument à soi même -aussi dérisoire soit-il- est tout aussi intouchable que les autres illusions consolatrices grâce auxquelles "on fait aller". La lucide analyse de la "machine à habiter" blasphémait contre la divinisation occulte de nous-mêmes dans notre logis, en proclamant la nécessaire modestie d'une recension des fonctions et de leur organisation correcte: la beauté (celle de la machine parfaite) était donnée de surcroît. Il ne faut jamais avoir un siècle d'avance. La salutaire désacralisation que Le Corbusier formulait en 1920 pour le logement aura mis une bonne cinquantaine d'années à démythifier l'automobile, pourtant plus explicitement machinique que "le logis des hommes". De nos jours, en effet, il est ringard aux yeux de tous de se prendre pour quelqu'un du simple fait de rouler en Lamborghini: le fait-on que l'on est tenu de montrer patte blanche en déclinant ses titres de mordu sincère de la marque (l'amour pardonnant tout). De même un frémissement est perceptible en faveur d'une attitude "fonctionnelle" vis-à-vis du logement: la "machine à habiter" a ainsi de l'avenir devant elle, auprès de ceux pour qui la crise actuelle est l'occasion d'une remise en cause radicale de leurs investissements passés.

La prospective de la famille et l'évolutif

Le logement évolutif vient, dans ce contexte, offrir un recours précieux, mal visible encore derrière les échecs passés des expérimentations ambiguës des débuts.

Pierre Merlin, à l'issue d'une réflexion sur les transformations des structures familiales, regrette la réputation faite aux expériences évolutives du passé, d'avoir été peu convaincantes: trop rares, menées sans conviction ni continuité par les maîtres d'ouvrage, " il serait sans doute rapide de parler d'échec"86. Comme Lucien Kroll nous l'a en effet rappelé, l'expérience de Montereau peut être considérée comme un grand succès si on se borne à noter que presque tous les plans faits par les locataires étaient différents des plans des architectes.

Les modes d'organisation intra et extra familiaux, en effet, évoluent de nos jours beaucoup plus rapidement, prenant de vitesse l'innovation architecturale, et il est donc à nouveau séduisant d'envisager l'évolutivité des cellules comme solution à cette évolutivité des familles. Nous suivant dans l'idée que la notion de flexibilité est aussi ancienne que le logement lui-même et que ce n'est que depuis les deux derniers siècles que le logement a cessé d'être évolutif, du fait de l'urgence de la construction sociale, Merlin laisse ensuite l'histoire de côté et avance les idées suivantes:

* G. Blachère avait noté, en 1976, que la flexibilité ne fonctionne bien que "si l'espace du logement est vaste"; cela signifie t-il que le besoin fondamental est celui d'une surface supérieure?
* La maison agrandissable apporte des solutions flexibles à l'habitat individuel, mais en fait l'élasticité des maisons individuelles paraît moins importante que celle possible pour les appartements dans des immeubles collectifs: "puisque tel est le mode d'habitat dominant des ménages dont la structure est la moins stable".
* Concernant l'évolutivité après-coup que constitue la restructuration des logements, Merlin estime également qu'elle est sous-estimée par les pouvoirs publics et les organismes de construction sociale, "elle comporte pourtant des perspectives (...) qui méritent d'être exploitées de façon rigoureuse et plus volontaire."87

Hypothèse sous-jacente ici chez Merlin, nous semble t-il, selon laquelle les ménages "stables", ayant trouvé leur structure, seraient davantage demandeurs d'une célébration fondatrice de cette stabilité par le recours à l'intemporalité que symbolise une maison "définitive", et donc surtout pas évolutive: la maison comme "monument familial" serait donc l'idéal semi-avoué des ménages qui se vivent comme stabilisés ou re-stabilisés. Les ménages débutants sont "expérimentaux" (50% de divorcés à Paris), les monoparentaux, les déstabilisés, etc. constitueraient une clientèle potentielle pour le symbolisme du logement évolutif qui préserve l'avenir et proclame la facilité de changements futurs. D'où la conclusion concernant l'opportunité de remettre à niveau l'évolutif: "L'habitat flexible ne semble plus guère de mode au moment précis où l'évolution des structures familiales le rend plus utile" (p.357).

Il est cependant nécessaire de compléter la prospective de Merlin, qui porte sur les "modes de vie" familiaux, par des recherches pointues sur le type de famille inconscient, comme en démographie historique celles de Emmanuel Todd, et en psychanalyse systémique du couple et de la famille les études d'Alberto Eiguer.

Emmanuel Todd a mis en évidence la quadruple nature de la famille européenne originelle:

"Quatre systèmes familiaux principaux se partagent l'espace européen. On doit, pour les définir, partir de l'analyse des valeurs fondamentales organisant les rapports entre parents et enfants d'une part, les relations entre frères d'autre part.

* Les valeurs organisant les rapports entre parents et enfants peuvent être de type libéral ou de type autoritaire.
* Les valeurs organisant les relations entre frères peuvent être de type égalitaire ou non égalitaire.

La combinaison des deux variables dichotomiques que sont les couples libéralisme/autoritarisme et égalitarisme/non-égalitarisme engendre quatre possibilités typologiques.

Famille nucléaire absolue : un système familial dans lequel les relations entre parents et enfants sont de type libéral, les relations entre frères de type non égalitaire.

Famille nucléaire égalitaire : un système familial dans lequel les relations entre parents et enfants sont de type libéral et les relations entre frères de type égalitaire.

Famille souche : un système familial dans lequel les relations entre parents et enfants sont de type autoritaire, les relations entre frères de type non égalitaire.

Famille communautaire : un système familial dans lequel les relations entre parents et enfants sont de type autoritaire, les relations entre frères de type égalitaire.

La définition a priori de valeurs familiales n'est qu'un exercice théorique. Le repérage concret de ces valeurs dans la vie des sociétés locales européennes pose, comme toute confrontation de la théorie à la réalité, des problèmes pratiques. L'identification des valeurs familiales d'une région donnée implique l'utilisation d'indicateurs stables et objectifs, capables de saisir le caractère libéral ou autoritaire du rapport parents-enfants et le caractère égalitaire ou non égalitaire de la relation de fraternité. C'est en milieu rural que ces traits sont le plus facilement identifiables, le rapport à la terre objectivant spontanément les rapports familiaux."88

On peut se demander si la diversification des plans-types auxquelles procèdent certains architectes ne correspondait pas à un pressentiment obscur de l'existence de cette structure quadripartite! Quels logements conviennent le mieux à chacune de nos quatre familles? L'avenir le dira peut-être, mais ce que nous voulons pointer ici, renforçant en cela les propos de Merlin, c'est l'utilité adaptative de l'évolutif devant cette nouvelle dimension de complexité ancestrale.

Dans le domaine de la complexité, nous ne sommes cependant pas au bout du chemin. Les systémiciens dégagent, eux, des structures familiales sui generis, qui se développent dans l'interaction de leurs membres, et non plus seulement en réponse adaptative à l'environnement socio-économique.

Pour Alberto Eiguer, il y a trois types de couples89:

* le couple normalo-névrotique;
* l'anaclitique ou dépressif;
* le couple narcissique.

Ces types sont caractérisés ainsi à partir du concept d'Eiguer de "structure permanente du couple", chaque structure étant représentée par "une modalité de conflit inconscient entre instances groupales et une modalité spécifique de fantasmes collectifs."

D'autres auteurs systémiciens proposent des typologies plus détaillées.

En ce qui concerne notre sujet, il est certain, comme nous avons pu le constater nous-même dans des REX de participation des habitants à la conception de leurs logements90, que pour un couple la tâche de dessiner le plan de sa future maison déclenche un processus de prise de conscience du conflit fondateur du couple, et du désir éventuel de son réaménagement qui a présidé à la décision de la nouvelle installation.

Les architectes découvrent alors que les gens ne viennent pas les voir, en fait, pour l'amour de l'architecture ni même pour une nouvelle maison: ils "ne savent pas ce qu'ils veulent" (le projet de maison, souvent, traîne en effet).

Les typologies de la famille, la théorie systémique permettent de mieux cerner le fait que si les gens ne savent pas vraiment ce qu'ils veulent, c'est parce qu'il y a un projet manifeste, mais aussi un projet latent.

Selon que l'architecte agit plus ou moins en clinicien, il arrête son "parti" de plan avec telle ou telle famille au niveau du projet manifeste, ou il interprète la demande et se rapproche du projet latent.

Il serait donc, pensons-nous, dommage de limiter, comme le fait Henri Raymond91, ce qu'il appelle joliment "la compétence des habitants" à leur apprentissage de la gestion d'immeuble à travers la pratique de la copropriété, ou à leur capacité à ornementer: mettre des fleurs ou des biches en faiënce!

Cette compétence des habitants, pour être souterraine à eux-mêmes, n'en est pas moins certaine et susceptible de s'exercer au plus vif de leurs investissements les plus cruciaux, dans la conception même de leur habitat et de son environnement, et dans la structuration psychoaffective de la vie familiale à travers ce processus de conception. Toute la difficulté des expériences dites de participation résidant précisément dans l'interprétation de symptômes tels que l'ornementation, qui peut mettre au jour ce que gens veulent: parfois ils ne veulent pas savoir ce qu'ils veulent...