LE CHOIX PUBLIC DU PROPRE
Henri-Pierre Jeudy

UNE PROPRIÉTÉ DES SOCIÉTÉS MODERNES

L
'individu se représente par " ses " biens : des objets, une maison, un mari, une épouse, des enfants... Tous ces " biens propres " ont l'air de faire apparaître le " propre " de soi-même, bien que Jacques Lacan ait pu dire : " ce que l'on est, on ne l'a pas, ce que l'on a, on ne l'est pas. " On continue à penser : " dis-moi ce qui t'appartient, je te dirai qui tu es... " Bien sûr, ces biens propres sont extensibles, et l'idée d'un " quant-à-soi " suppose aussi que j'ai " mes " propres manières de penser, de vivre, de manger, de faire l'amour... Tout ceci fait ce qu'on appelle la singularité d'un individu. Souvent ce qui m'est propre n'apparaît pas comme tel aux yeux des autres, mais je tiens à maintenir l'image de ma singularité, je considère alors que bien d'autres attitudes, différentes des miennes, ne sont pas pour autant impropres. Je tente d'accepter cette différence même si j'en éprouve quelque difficulté quand je me trouve confronté à ce qui me semble particulièrement sale. Tant qu'il est question de défendre ce qu'on estime être le propre de soi-même, on peut composer avec les autres... Le propre est un jeu de limites qui semble d'abord satisfaire l'instinct de conservation.

Entre ce qu'on garde et ce qu'on jette, il y a certainement une différence sensible des raisons qu'on se donne. En témoignent les hésitations qui nous tiennent quand il s'agit de documents dont il est difficile de reconnaître un usage futur. Les dossiers peuvent s'accumuler indéfiniment en fournissant des preuves pour la mémoire, ils deviennent, au fil du temps, des résidus pétrifiés. Le moindre fragment de discours est enregistré sur des bandes sonores qui resteront entreposées comme des témoignages inutiles. Choisir de sauvegarder toutes les traces est une manière d'éviter les incertitudes et d'entretenir la virtualité d'un usage imprévu. Paradoxalement, c'est se créer du hasard, comme s'il demeurait possible un jour de retrouver justement ce qu'on aurait pu croire perdu à tout jamais. Peu importe l'estimation d'une nécessité, la conservation systématique se réserve de démontrer que l'absence de choix est une autre façon de résoudre l'arbitraire. Les traces accumulées constituent la masse potentielle de ce qui, ultérieurement, pourra rendre ce choix possible. Ce qui est rassurant, est-ce le fait que rien ne disparaisse ? L'archivage étant, à l'opposé de la poubelle, une machine de résistance contre l'oubli.

Jeter/conserver
Autrefois on mangeait les fanes de carottes ou de radis, aujourd'hui on les jette (parfois, il est vrai, on en fait encore de la soupe). Et les boîtes dans lesquelles sont conservées les restes des repas seront plutôt le signe tangible d'une obsession de l'épargne. Le principe selon lequel il faut perdre le moins possible caractérise les sociétés où sévit la pénurie. L'excès de déchets offre la preuve d'une certaine richesse. Aucune hésitation possible : tout finit par se jeter, et le système de consommation incite à ne plus réfléchir sur ce qui pourrait bien se garder. Inutile d'insister sur les montagnes de déchets qui envahissent les villes et les campagnes ! Même si on n'y pense guère, jeter des ordures est devenu l'acte le plus fréquent. Ni les lieux appropriés, ni les poubelles, ni les usines de traitement ne parviennent à absorber cette masse d'immondices ou d'objets brisés. Savoir pourquoi on jette, peu importe ! Une telle question n'a plus de sens. Savoir ce qu'on jette ne préoccupe pas seulement les écologistes, mais bien des habitants de la planète, qui s'inquiètent des risques multiples de contamination comme si les déchets devenaient des spectres monstrueux et menaçants. Face à l'éventualité d'un chaos des ordures, en voyant des territoires entiers se métamorphoser en décharges publiques, des mesures se prennent au fil du temps pour éviter la catastrophe. L'état d'alerte est de plus en plus entretenu pour limiter la croissance des dégâts. Pourtant, à la question " qu'est-ce qu'on peut jeter ? " la réponse n'est pas exclusivement d'ordre écologique.

Des musées individuels d'ordures ?
Partons d'un cas extrême qui pourrait faire l'objet d'une légende. Un homme d'une quarantaine d'années avait, paraît-il, conservé ses déchets dans un appartement. Il ne jetait plus rien et les ordures se sont entassées jusqu'au jour où l'odeur infernale a attiré l'attention des voisins. Cet homme ne faisait que répéter le geste classique de tous les collectionneurs. Pour les uns, ce sont des timbres, des cartes postales, des fleurs séchées, des pièces de monnaie, des modèles réduits... pour les autres, ce sont des cheveux, des dents, des rognures d'ongles, des excréments, des bouts de cadavre... Les premiers n'ont pas l'air de gêner la société, les seconds sont considérés comme des malades. Les uns et les autres pratiquent exactement le même exercice, en ayant les mêmes préoccupations d'entassement, de sélection, de conservation, on peut imaginer qu'ils cherchent toujours la pièce manquante et qu'ils ne la trouveront pas. C'est là le principe bien connu du collectionneur. Celui qui, comme notre homme, ne jette plus rien du tout semble sortir de la catégorie des collectionneurs puisqu'il ne choisit plus et qu'il se contente d'entasser. Toutes les interprétations sont possibles : il vit avec ses ordures, il démontre que l'existence n'est qu'un vaste déchet, il jouit de la rétention infinie de ce qui s'exclut, il fusionne avec l'univers mythologique des immondices... Une chose est certaine : il ne fait plus de distinction entre ce qui se jette et ce qui se garde. Distinction essentielle à l'homme parce qu'elle est censée lui permettre de garder une place sur la terre. Si rien ne disparaissait, l'asphyxie serait totale. On sait bien qu'on marche chaque jour sur des milliards de cadavres enfouis mais on ne va tout de même pas se mettre à y penser. La conservation des restes doit être bien gérée, elle se conforme à des politiques patrimoniales qui se chargent de savoir ce qui vaut la peine d'être gardé. Pour le reste, il suffit de trouver des solutions afin d'éviter d'en mourir. Notre homme n'était-il qu'un compulsionnel de la rétention anale ? Catégorie bien connue des petits épargnants qui jouissent de l'accumulation au lieu de se satisfaire régulièrement de leur décharge quotidienne. Ce n'est pas sûr. N'ayant plus de place parmi ses ordures, il serait allé s'installer chez les autres en leur proposant de consacrer pour eux-mêmes au moins une pièce de leur appartement à leurs déchets. Ainsi, dans la cité utopique, chaque habitat aurait eu son espace d'immondices susceptible d'être visité avant le dîner pour effectuer des comparaisons. Et cette nouvelle règle de l'occupation des sols aurait permis de créer un gigantesque réseau de musées des ordures.

La capture par le vide-ordures
Le principe du vide-ordures pourrait bien se présenter comme le cas contraire. Quand cet orifice se situe dans la cuisine de l'appartement, il incite à ne plus cesser de jeter. Un geste suffit et tout ce qui gêne disparaît. La manie opposée à celle de la rétention se traduit alors par cette activité fébrile qui consiste à ramasser pour jeter. Seuls les objets encombrants résistent à une telle vitesse de l'évacuation. Bien des gens finissent par manger à côté du vide-ordures en tirant régulièrement sur la porte pour balancer ce qui serait susceptible de rester dans leurs assiettes. L'erreur est parfois fatale puisque des objets indispensables échouent dans les poubelles en émettant d'ailleurs des bruits qui préviennent les autres habitants des lieux. Car le vide-ordures est, pour ainsi dire, un instrument de communication-évacuation. On sait que des voisins parviennent à se parler en utilisant le conduit comme un canal de transmission et que nul n'ignore ce que l'autre jette quand le déchet présupposé vient se cogner contre les parois. Cette possibilité de tout jeter à tout moment n'a pas de commune mesure avec la propension à donner qui reste faible.

L'évacuation rapide suppose que l'éventail des choix se resserre : les restes balancés dans le conduit appellent une sorte d'indistinction comme si tout devenait virtuellement susceptible d'atterrir dans une poubelle. Bien sûr, les hésitations ne manquent pas et entraînent parfois des discussions, voire des altercations, à proximité du vide-ordures, mais l'orifice a une singulière force d'attraction, il suffit qu'il soit ouvert pour qu'un courant d'air rappelle la nécessité de jeter sans discuter. Ce qui se garde alors, c'est ce qui ne passe pas par le trou. La raison est simple. Et si le vide-ordures avait un orifice plus gros, la quantité de déchets de plus grande taille augmenterait. La meilleure preuve en est l'obstruction relativement fréquente du conduit. Une telle incitation à la vitesse d'évacuation favorise sans doute la croissance de la consommation puisque ce qui se jette est souvent appelé à être remplacé. Surtout quand il s'agit de la nourriture ! Il faudrait une sérieuse pénurie pour que les portes des vide-ordures restent closes.

La représentation de l'orifice par lequel tout ce qui gêne peut être jeté demeure présente en bien des lieux d'une ville. Ainsi, les boîtes à lettres reçoivent-elles des restes de hamburger, des préservatifs utilisés, des caramels trop durs qui viennent tacher les enveloppes... Ce trou qui aspire, ce trou qui permet de vivre sans être encombré est virtuellement toujours là. C'est grâce à lui que le corps se sent plus libre dans l'espace ! C'est aussi la banalisation d'un tel geste qui consacre l'absence de décision : l'acte de jeter va de soi. La nécessité ne vient pas de ce qu'on jette, mais de l'acte lui-même qui s'impose comme une norme partagée. Celui qui garde, celui qui entasse les déchets passe pour un malade, celui qui jette tout le temps apparaît comme un homme sain d'esprit.

La nécessité de jeter et sa fin
Celui qui jette ne détruit pas ce qu'il jette, il ne se préoccupe pas du destin des déchets, il balance ce qui le gêne dans un orifice dont la fonction n'est pas toujours bien définie... Les déchets iront quelque part, ils seront traités et de toute façon, ce n'est pas le problème de celui qui jette. L'entasseur d'immondices fait de la conservation outrancière, le jeteur systématique ne pratique pas la destruction, il déplace ce qui reste. Il ne s'agit donc pas d'une opposition complémentaire entre l'acte de conserver et l'acte de détruire. De plus, le conservateur de déchets légitime ses intentions par la visibilité qu'il donne à sa collection, il suit la même idée qu'un conservateur de musée, au contraire, celui qui ne cesse de jeter ne voit plus les déchets. Dans ce sens, les gens ont plutôt l'air étonné quand on leur montre des images de territoires submergés par des immondices, comme s'ils découvraient qu'au bout du conduit de leur vide-ordures, il y avait ce processus infernal d'entassement. Heureusement, la masse leur permet de ne pas reconnaître ce qu'ils ont jeté, ils peuvent s'innocenter en pensant que ce sont là les restes des autres. L'obsessionnel de la rétention du déchet pourrait presque avoir une fonction thérapeutique en montrant combien l'accumulation prend de l'espace et remet en cause la place du sujet sur la terre. Car les acharnés de l'évacuation rapide peuvent constater, en observant ces images alarmantes de l'entassement, qu'ils auront moins de place pour vivre ! La décharge devrait les hanter par son extension tentaculaire, tel serait l'espoir des gestionnaires urbains qui souhaiteraient " responsabiliser " les jeteurs...

La souveraineté du propre
Ce n'est pas la distinction entre le sale et le propre qui demeure arbitraire, c'est la construction même du propre. Et la relativité d'une telle distinction dans l'histoire des sociétés1, ne change en rien la façon dont la désignation du sale dépend de l'arbitraire constitutif du propre. Ce que quelqu'un désigne comme " propre ", il le fait " sien ", c'est la marque d'une propriété qui doit être reconnue par l'Autre. Un espace propre est un espace que l'homme s'approprie, signifiant par là des limites et des interdits. Dans les grandes cités, quand on incite les habitants à rendre propres les espaces intermédiaires (l'escalier, la cour, la cage d'ascenseur...), on leur fait bien sentir qu'il s'agit, pour eux, de reprendre possession collectivement de lieux désertés. Ils devront se sentir plus concernés par des espaces qu'ils ont nettoyés et qui deviennent " semi-collectifs ". Ces opérations de " semi-privatisation " des espaces publics appellent à la fois le " sens de la propriété collective " et la nécessité d'une propreté quotidienne.

Dans la même veine, la ville - grâce au jeu de certaines politiques urbaines - semble se réapproprier son centre ou ses quartiers en chassant à la périphérie les populations " indésirables ". Elle paraît ainsi reconstituer son identité et son histoire en laissant croire qu'il est bien question d'une image perdue, de cette image qui faisait le propre originaire de toute cité. Pour parvenir à de telles fins, les pouvoirs urbains invoquent la salubrité menacée, ils s'en réfèrent donc au " sale ", comme à la conséquence d'une mécompréhension de la nécessité du propre. Ce qui compte, c'est la démonstration même de cette réappropriation de la ville par la propreté.

Une propreté sans identités
La puissance actuelle de cette incantation du propre ne puise pas dans une tradition hygiéniste les raisons de son exaltation, elle se fonde d'abord sur la promotion de signes identitaires. Le propre, c'est le propre de soi, le propre de la ville, d'un lieu, d'un monument, d'un espace public... Et le paradoxe tient au fait que l'invocation du propre vise à produire de la différence alors qu'elle entraîne plutôt une indistinction spatiale puisque la propreté, comme chacun sait, tend à uniformiser l'espace. Elle assure une analogie de fait entre l'identité et l'identique. Seulement elle fait croire le contraire dans la mesure où l'activité qu'elle suppose a pour finalité la marque d'une distinction présentée aux yeux des autres. Rendre propre un lieu, non seulement c'est se l'approprier, mais c'est aussi une manière de réaliser une fusion entre le corps et l'espace.

L'idéal de propreté des villes apparaît dans un contexte où la nécessité de prendre soin de son corps se donne pour une véritable symbolique de la ré-appropriation de soi. Il ne s'agit plus seulement de l'hygiène du corps, mais du maintien d'un équilibre optimal grâce à des pratiques de contrôle des meilleures chances de survivre. Tout ce qui menace cet équilibre des corps devient l'expression de la dangerosité. Fumer dans un lieu public, c'est vouloir implicitement la mort des autres... Le " nouveau " civisme finit par se fonder sur une idéologie de la propreté et de la sécurité à travers toutes les figures les plus déterminantes de la conservation médico-sociale. La mise en scène de cette défense du citoyen dans l'assomption du propre suppose un véritable théâtre des opérations.

Le spectacle du propre
D'où cette mise en visibilité de la propreté. À Paris, elle est devenue ostentatoire, du moins en ces débuts. Couleur verte des uniformes et des véhicules, robots pour le nettoyage, moto-crottes... La direction de la propreté a décidé, depuis quelques années, de rendre plus visible l'existence même des moyens de nettoiement. Des opérations s'accomplissent au " grand jour ", les centres de regroupement du personnel, au lieu d'être souterrains, apparaissent comme des lieux repérables, et le balayage et le lavage des trottoirs se réalisent de manière plutôt spectaculaire. Les balayeurs se montrent, ils sont devenus des agents de la propreté et fonctionnent comme des commandos. Cette visibilisation de la propreté conforte de toute évidence l'idée d'une ré-appropriation constante de l'espace public. Quand le propre d'une ville devient la propreté comme image unificatrice, tout ce qui ne concourt pas manifestement à un tel objectif exprime la menace de la dégradation. La propreté est donc une expression vivante de la sécurité publique. La saleté est prise comme figure de la violence. La métaphore du " nettoyage de la ville " reste équivoque, elle peut tout aussi bien suggérer une sorte de ratissage policier que la destruction systématique des quartiers déclarés insalubres.

L'arbitraire du propre
J.-J. Rousseau en décrivant ce qu'on pourrait appeler " la naissance de la propriété " montre la part fantastique d'arbitraire dans l'acte même de s'approprier puisqu'une telle décision requiert une négation de l'Autre tenue pour nécessaire. À chacun son territoire, après il suffira de découvrir les moyens de s'entendre et de constituer une société civile. Le propre, c'est le fondement, c'est ce qui demeure intouchable. Peu importe alors qu'il soit arbitraire à l'origine, puisqu'il est reconnu collectivement comme une nécessité radicale, comme le pilier du maintien de l'ordre. Le propre, c'est l'arbitraire érigé en nécessité indiscutable puisque le devenir de l'humanité en dépend. Sans lui, c'est la guerre sans fin. Avec lui, la guerre semble avoir un sens, il s'agit de défendre un territoire ou des biens, ou de prendre celui ou ceux des autres tout en donnant l'impression de respecter des règles, celles de la reconnaissance même de la propriété. Le déchet fait figure de saleté parce qu'il n'appartient à personne. Il est sans territoire propre.

Le déchet " propre ", c'est le déchet qui est retraité, qui redevient " matière " utilisable, c'est le déchet qu'on peut se réapproprier par suite de métamorphose. Tel serait l'idéal des écologistes ! Une longue chaîne de nécessités qui se boucle sur elle-même en faisant oublier l'arbitraire du propre. Le but en est la suppression de l'idée de déchet, même s'il est impossible à atteindre.

Vivre sans déchet, c'est vivre le propre de manière absolue. Tout est virtuellement ré-appropriable. La métamorphose s'oppose à la décomposition qui n'est pas aussi radicale. Re-conversion ou disparition... Les déchets nucléaires résistent à tous les moyens de les faire disparaître, persistance fatale du déchet produit par les hommes, le modèle de la Nature ne peut plus vraiment servir, car il correspond à l'idéal d'un recyclage permanent dont l'homme fait lui-même partie. De la décomposition de son cadavre ne cesse de rejaillir le vivant. Le déchet durable est comparable au mort qui ne subirait pas les effets de sa décomposition. Dans certains films policiers, un des thèmes récurrents est celui de l'impossible disparition du cadavre. La présence de ce dernier fait rejaillir la certitude coupable du meurtre. Le déchet dont on ne peut se défaire est, pour ainsi dire, le " nouveau " mort des technologies modernes. L'impossibilité de sa disparition le rend dangereux sans qu'aucun moyen de conjuration ne puisse lui être opposé. Il bloque les circuits de la métamorphose tenue pour " naturelle ". La conquête du propre se mesure alors à des limites extrêmes qui ne lui sont plus imposées par des figures usuelles de la saleté. Ce qui s'oppose au propre, ce n'est pas le sale, mais la contagion de la décomposition. Plus le propre définit le propre d'une personne, d'un territoire, d'une ville... et plus le sale fait figure de contagion virale.

Paradoxalement, on imagine fort bien que les immondices sur les trottoirs ou sur les quais d'un métro, lors d'une grève prolongée, rassurent au lieu d'inquiéter. On sait qu'un jour, ils vont disparaître et que l'espace public retrouvera l'apparence de sa propreté quotidienne. C'est comme le désordre, il est contagieux, il se propage mais on en connaît les limites. Il y a toujours ce retour à la propreté ou à l'ordre. Les graffiti sur les murs, sur les rames de métro se multiplient, leur propagation semble interminable et, pourtant, on sait que le mouvement des taggers n'a ou n'aura qu'un temps. On s'est ainsi habitué, bien qu'on ne l'avoue guère, à cette idée que les effets de contagion du déchet ou du vandalisme participent des mêmes phénomènes que ceux de la mode. Paris ou New York finissent par avoir du charme avec leurs tas de détritus ! Le marché de l'art a bien lancé l'usage du déchet dans la création artistique et nombre de sculpteurs ont démontré la beauté incontestable des ordures ou de l'intérieur d'une poubelle, ou de tout ce que notre civilisation jette... De même les taggers sont, pour partie, considérés comme des artistes, leurs graffiti sont appréciés esthétiquement comme l'expression d'un langage " propre ", d'un langage qui les caractérise. Et plus ce langage devient le signe de leur identité, plus il est tenu pour " propre ". La hantise de la contagion des restes, ainsi que celle de la dégradation vandale, semble parfois s'estomper grâce à cette " esthétique du déchet ".

La culture par isolement du contaminé
Les sociétés modernes semblent bien se donner pour objectif de leur " bonne " gestion une lutte intelligente contre la contagion des restes qu'elles produisent. Au rythme traditionnel de la conservation et de la destruction se substitue la relation entre le recyclage et la conservation. Le reste peut donc être traité pour être transformé ou pour être consacré comme symbole culturel. Les lieux, les objets qui caractérisent l'histoire de l'humanité sont conservés et restaurés pour qu'ils n'apparaissent plus comme des restes, le passé est, on le dit communément, rendu plus " vivant " par une telle entreprise de mise en valeur des patrimoines. Au contraire, un dépôt de déchets nucléaires n'est pas encore considéré comme un patrimoine, même s'il a des chances de durer plus longtemps que bien des objets restaurés. Les restes de la production industrielle de la fin XIXe siècle ou du début du XXe siècle font alors partie de la " culture industrielle ", ceux de la deuxième moitié du XXe siècle évoquent l'horreur de la contamination (le site de Tchernobyl). Le nucléaire n'entre pas vraiment dans la " culture industrielle " par la voie de ses déchets. Et pourtant, tout le monde sait que le reste fonde justement la culture et ses modes de transmission, comme en attestent les ruines des époques antérieures. On pourra sans doute visiter le plus grand dépôt de déchets nucléaires à Soulaines d'Huys, dans l'Aube, pour se rendre compte de l'extraordinaire développement des dispositifs de sécurité mis en place contre tout risque de contamination, mais on ne viendra pas en ces lieux pour être saisi par cette émotion que donne la présence des restes d'une grande civilisation industrielle. Le principal est de constater que le déchet le plus dangereux, le déchet mentalement considéré encore comme sale est devenu hyperpropre.

L'idéal d'une société moderne s'affiche dans l'absolue propreté. Figure dominante d'un ordre accompli, le propre ne s'obtient pas par extermination de ce qui le menace, mais par division et territorialisation de tout ce qui participe de cette contagion des restes. Les déchets nucléaires sont enterrés dans des lieux " propres ", et la tentation semble toujours grande d'isoler les victimes de maladies contagieuses pour circonscrire leurs effets de destruction sur les autres. Les représentations du sale sont illimitées, elles concernent autant les maladies, qu'elles soient virales ou non, que les déchets nucléaires ou les immondices d'une décharge... L'absolue propreté se pose alors comme une alternative qui permet les coups les plus pervers puisqu'un objectif prédominant sera toujours de rendre le déchet le plus propre possible pour qu'il ne contamine pas.

La mise du sale hors langage
Dès lors, le sale devient une catégorie implicite, il n'est plus énoncé comme tel, on ne traitera pas de " sale " un individu contagieux, pas plus que des déchets nucléaires, même si certains se permettent de dire encore que " les Arabes sont sales ". Les menaces de contagion provoquent toujours l'idéal d'un monde plus purifié, et la saleté ne peut pas s'énoncer comme telle sans dévoiler l'arbitraire de la discrimination. D'où un jeu de cache-cache avec le langage : de même qu'on enterre les déchets nucléaires avec précaution, de même " on prendra des gants " pour désigner ce qu'on n'estime pas propre. Le sale bascule dans l'ordre de l'implicite et le langage permet de ne plus dire que le propre.

Le " langage du propre " autorise autant à masquer l'arbitraire de la ségrégation qu'à le manifester dans toute sa violence. On pourra penser que ce Noir assis à côté de nous ne sent pas bon, mais on se méfiera de ce jugement en alléguant que sa civilisation est différente de la nôtre. Ce qui donnera en paroles : " les Noirs n'ont pas la même conception de la saleté que nous " et une telle affirmation apportera la preuve de notre bonne compréhension des différences culturelles tout en préservant l'idéal de propreté qui nous tient à coeur. Le même genre de raisonnement s'applique à la présence d'un individu qu'on sait contagieux, seulement, dans ce cas, la relativité culturelle ne joue plus. La discrimination fondée sur la peur de la contagion est bien plus méprisante et coercitive que les distinctions habituelles entre le sale et le propre. Même si, dans les sociétés modernes, l'hygiénisme est en grande partie tenu pour un acquis, l'obsession de la contamination persiste sous des formes multiples. Et le propre désigne toujours cette portion d'espace - qui peut être le corps lui-même - résistant aux menaces de la contagion. Ce qui permet à l'arbitraire du propre de disparaître derrière l'évidence d'une immédiate nécessité. Plus besoin d'une quelconque procédure de légitimation ! Seule compte la mise en scène de cette visibilité du propre qui entraîne le consensus moral : le propre est à la fois la consécration de l'individualité et la démonstration d'une volonté collective de survie.

1 Voir à ce sujet le livre d'A. Corbin, Le miasme et la jonquille, Aubier, Paris, 1987.


Henri-Pierre Jeudy, docteur d'Etat en sociologie, chargé de recherche au CNRS, est l'auteur de La publicité et son enjeu social (PUF, 1997), La peur et les media (PUF, 1980), La panique (Galilée, 1981), Mémoires du social (PUF, 1986), Les ruses de la communication (Plon, 1989), Le désir de catastrophe (Aubier, 1990), La société du trop-plein (Eschel, 1991). Ses recherches actuelles portent sur le fonctionnement socio-culturel des technologies de communication dans les transports en commun, sur l'insécurité urbaine et son expression dans la relation entre espace privé et espace public.

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